« Ghelderode, c'est le diamant qui ferme le collier de poètes que la Belgique porte autour du cou. Ce diamant noir jette des feux cruels et nobles. Ils ne blessent que les petites âmes. Ils éblouissent les autres. »
(Jean Cocteau)
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Michel de Ghelderode, pseudonyme d'Adémar Adolphe Louis Martens, est un auteur dramatique, chroniqueur et épistolier belge d'origine flamande et d'expression française. Il est né à Ixelles le 3 avril 1898 et mort à Schaerbeek le 1er avril 1962. Il a écrit plus de soixante pièces de théâtre, une centaine de contes, de nombreux articles sur l'art et le folklore. Également auteur d'une impressionnante correspondance de plus de 20 000 lettres, il est le créateur d'un univers fantastique et inquiétant, souvent macabre, grotesque et cruel.
Auteur dramatique belge, Michel de Ghelderode (pseudonyme puis patronyme
d'Adhemar Adolphe Louis Martens) ne jouit pas d'une gloire aussi grande que
celle de son compatriote Crommelynck. Pourtant son œuvre est sans doute au
moins aussi importante. Ghelderode a écrit sa première pièce à vingt ans : La
Mort regarde à la fenêtre (1918). Il a beaucoup écrit dans les années vingt, et
ses pièces, traduites en flamand pour la circonstance, ont longtemps figuré au
répertoire du Théâtre populaire flamand de Johan de Meester. Ce n'est que bien
plus tard qu'il fut connu dans sa langue originale et en France même, grâce à
des metteurs en scène parisiens tels que André Reybaz qui le « découvrirent »
tardivement, à partir de la fin des années 1940.
Bouffonneries grimaçantes et mystères à résonances modernes, les pièces de
Ghelderode acclimatent pour notre scène un XVIe siècle de convention. Certaines
de ces œuvres ont même été écrites pour un spectacle de marionnettes.
Truculent, sombre, tragique, Ghelderode emploie une écriture bousculée, un
rythme heurté et déconcertant. Burlesque parfois jusqu'à l'outrance, il
retrempe aux sources populaires ses thèmes inspirés d'une culture classique.
Parmi ses œuvres significatives citons encore Barrabas (1928), Mademoiselle
Jaïre (1949), La Mort du docteur Faust (1928), Sire Halewyn (1934), La Ballade
du Grand Macabre (1934), Hop Signor ! (1936) et Sortie de l'acteur, sa dernière
pièce, qui fut jouée en 1963, un an après sa mort. L'essentiel de l'œuvre de
Ghelderode a été rassemblé dans son Théâtre en cinq volumes (1950-1957).
Ghelderode s'est rarement aventuré hors du genre théâtral. Il a pourtant publié
un recueil de contes, Sortilèges (1941), et il a raconté ses débuts difficiles
dans les Entretiens d'Ostende au cours d'un dialogue radiophonique qui a été
publié en 1956.
On a parfois considéré Michel de Ghelderode comme un
précurseur de Ionesco et de Beckett. C'est que son théâtre tragique et outré,
trivial jusqu'à la caricature, situé au carrefour du théâtre élizabéthain et de
l'expressionnisme, s'inscrit dans la même perspective et ouvre la voie au
théâtre moderne.
Peu lu en France, bien que son théâtre haut en couleur lui ait valu des succès parisiens au milieu du siècle dernier – La balade du Grand Macabre, en particulier, qui a inspiré un opéra au compositeur hongrois Ligeti – Michel de Ghelderode conteur est méconnu. Les Sortilèges et autres contes crépusculaires (1941) révèlent les fantasmes et les hantises de cet écrivain belge de langue française qui se revendiquait de Flandre et habitait Bruxelles. « Qui a bien lu ces récits sait tout de mon âme », confie-t-il dans une lettre à Henri Vernes.
L’écrivain public est la première de douze nouvelles fantastiques. « Dans ce temps-là, j’avais mon habitacle au quartier de Nazareth. C’était une région dépeuplée, à proximité des talus, des anciens remparts et envahie par la végétation, comme si la proche campagne se fût avancée dans la ville pour reprendre son territoire. » Passé indéterminé, no man’s land, c’est le terrain de prédilection du narrateur ghelderodien : « Le Temps n’y existait guère, et les cloches qui paraissaient tinter dans les arbres étaient assurément folles. » Visiteur régulier d’un petit musée des arts populaires dans un ancien béguinage, le voilà qui s’entiche
de l’écrivain public Pilatus, un mannequin installé à une table, derrière la fenêtre d’une chapelle désaffectée. « J’eusse aimé être Pilatus, dans un éternel silence : un homme oublié des hommes, qui sait écrire merveilleusement et qui n’écrit jamais, sachant que tout est vanité. »
Ostende, 1900
Comment rendre le mystère de ces récits sans éventer leur secret ? Il faudrait raconter ces « songes devenus mauves avec le soir », l’été qui s’écoule « comme coule une lave » et retient le promeneur chez lui. Chaque soir, son esprit chemine pourtant jusqu’à la chambrette de Pilatus. Quand délivré de la canicule, il retourne enfin le voir, le concierge a pris la place du mannequin gisant derrière lui, décoloré par un soleil excessif. Le bonhomme s’étonne de l’entendre évoquer ses absences : tout l’été, dit-il, il l’a aperçu « à la brune », l’avant-veille encore, s’asseyant à la place de Pilatus et écrivant jusqu’à l’obscurité !
Ce solitaire qui lui ressemble – « un inadapté que l’existence ordinaire désenchantait et qui se mouvait dans un monde imaginaire » – et à qui
surviennent d’improbables rencontres, Ghelderode lui plante chaque fois un décor singulier. Ainsi, la ruelle du Chien marin, dans Le diable à Londres. Sur une porte,
un nom prometteur, Mephisto ! Il y frappe, on l’introduit dans une petite salle de spectacle. « J’eus la respiration coupée : sans roulement de tambour, ni émission de fumées, le diable venait de bondir sur la scène, silencieux, souple et discret comme un chat : hop ! » Double malentendu. Ce diable, « le plus humain des hommes, collectionneur de reliures, amant des fleurs, ami des oiseaux », attend un impresario ; le passant espérait davantage. Tous deux découvrent leur « aptitude au farniente crépusculaire » et se donnent rendez-vous… en enfer.
J’ai une prédilection pour Le jardin malade. Le nouveau locataire d’un « hôtel privé, de fière allure » s’installe au rez-de-chaussée avec Mylord, son caniche noir, heureux du grand jardin à leur disposition, même si la demeure presque en ruine est promise à la démolition et son jardin à l’abandon. A la tombée de la nuit, il y voit « de furtives phosphorescences » qui inquiètent et le maître et le chien. De terribles présences vont donner corps à ce malaise : un chat lépreux, baptisé Tétanos, un petit moine en capuchon qui se cache… Le cauchemar sera impitoyable.
Parmi les « objets étranges qui ont vécu » d’un antiquaire rusé, un client s’intéresse à un ciboire ancien (L’amateur de reliques). Pour amuser son chat, son maître actionne un ludion en forme de petit diable dans un bocal en cristal, jusqu’au jour où celui-ci s’en échappe (Rhotomago). Voler la mort, Nuestra senora de la Soledad, Brouillard, Un crépuscule, Tu fus pendu, L’odeur du sapin… L'univers ghelderodien est porté par une langue baroque, luxuriante. Plusieurs de ces contes
sont dédiés par Ghelderode à des amis artistes ; ainsi Sortilèges : « au cher et grand Ensor, ces pages où se trouvent évoquées – avec une nostalgique dilection – un décor, un temps, un monde abolis. Après vingt-cinq ans d’inaltérable admiration. »
« Ce que je suis ? Je vais vous le dire et c’est très simple. Je suis un homme qui écrit dans une chambre, tout seul, et qui ne s’inquiète pas du destin de ses œuvres, qui ne se laisse jamais troubler par le tapage, l’admiration ou la colère que ses œuvres peuvent un jour susciter. Pour tout dire, un homme qui ne demande rien aux hommes, sinon de l’amitié, quelque tolérante compréhension. »
Michel de Ghelderode, Les entretiens d’Ostende
Ghelderode, d'après une photographie de Charles Leirens
Hé oui, encore un auteur belge. Mais tant qu’à être en Belgique, autant en profiter. Michel est connu surtout pour son œuvre théâtrale teintée de symbolisme et de fantastique (un peu). Même que si y était pas mort avant, y aurait peut-être gagné le prix Nobel en 1962. Sortilèges, c’est un recueil de 12 nouvelles fantastiques. 4e de couverture :
« Mannequins de cire, diables, Méphisto, vieilles dames d’âge indéfinissable, vieux antiquaires et statues peuplent les douze contes fantastiques de ce recueil. La mort et le péché y traversent des décors qui suggèrent un monde de la décrépitude, des odeurs méphitiques, des brumes et de la laideur envahissante. »
C’est le narrateur qui crée la cohésion dans le recueil; c’est un Je qui rappelle celui de Poe, genre intello blasé qui souffre du spleen. Facque c’est à peu près le même narrateur dans chaque nouvelle. Y a deux genres de contes dans le recueil : les contes plus sérieux pi ceux qui le sont moins. J’aime mieux les premiers. Encore une fois, ça rappelle Poe, qui peut écrire des trucs sérieux, dark pi toute pi ensuite une autre affaire genre Discussion avec une momie. Anyway. Autre facteur de cohésion aussi : l’atmosphère. Toujours un ciel bas, gris, le soleil qui se couche, la ville sale, les rues crottées, un brouillard qui plane continuellement. L’atmosphère fantastique par exellence.
Vu que c’est chiant de critiquer un recueil de nouvelles, je vais me limiter à celle que j’ai aimé le plus : Le jardin malade. Sous la forme du journal intime, cette nouvelle relate les jours qui suivent l’aménagement d’un homme et son chien dans leur nouvelle maison. Évidemment, c’est une vieille maison mystérieuse pi épeurante. Dans la cours arrière, y a une huge jardin-jungle qui le chien semble éviter. Ensuite y arrive des affaires. Extrait :
« Le spectacle de la végétation devenue monstrueuse avec l’âge n’est pas sans induire au malaise, même à la crainte, non pour ce qu’elle doit contenir de vie animale, mais pour ce qu’elle exprime de force inéluctable. Les lierres, les glycines, les vignes vierges se livrent un combat de poulpes, étouffant les arbustes et bousculant les murailles. »
Il parait que le jardin, c’est la transposition littéraire de l’angoisse vécue par l’auteur pendant toute sa vie. Peut-être, mais seul Roland Barthes connait la vérité à ce sujet. On fini par apprendre que le jardin pousse sur un ancien cimetière genre Poltergeist.
Le texte est bien construit, en gradation du fantastique jusqu’à la toute fin, volontairement pas claire pour nous faire chier, ou pour nous faire réfléchir. Le récit oscille tout le temps entre réel pi fantastique, faisant qu’on est jamais certain de rien. Même les descriptions donnent cet effet :
« [Le chat] était d’une taille extraordinaire, le poil rare, et comme atteint d’une lèpre qui donnait à sa peau les tons morbides, roux, bruns, crémeux des murailles avec lesquelles – mimétiquement – il se confondait. […] Toutefois, l’horreur que j’éprouvais à sa vue ne venait pas de sa condition physique, les croûtes et purulences m’inclinaient plutôt à la pitié; ce sentiment venait de l’expression diabolique de la tête, une tête plate, presque d’un serpent, trouée de prunelles sanguignolentes, par instants dilatées, puis s’éteignant dans une sanie blanche. »
Je sais toujours pas c’était quoi ce chat-là. Probablement encore la réflexion de l’angoisse de l’auteur, c’est plus facile demême. De Ghelderode a un talent fou pour décrire ses personnages, toujours déformés, d’une façon vraiment dégueuse. C’est pas présent particulièrement dans cette nouvelle-là, mais dans les autres oui. Pi son fantastique est toujours sous la forme d’apparitions pas trop claires, de monstres filtrés dans le brouillard ou la folie du narrateur. Comme Poe. Mais c’est normal, l’auteur le sait pi se réclame de notre ami Edgar. Facque c’est correct.
Le style de Ghelderode coule ben; mais son point fort c’est qu’il réussi à nous englober dans son atmosphère lugubre, à la projetter sur son lecteur. Ce qui est ben ben dur à faire. Mais lui il réussi. (Hypothèse : j’ai comme l’impression que les auteurs fantastiques européens donnent plus d’importance au style que les américains, qui semblent s’en câlisser pas mal, d’écrire bien. À développer.)
Verdict : je le conseille, y a ben une couple de nouvelles qui valent la peine d’être lues là-dedans. Pour ceux qui aiment les atmosphères sombres pi les apparitions lugubres.
Publié(e) par Robert Paul le 5 décembre 2015 à 7:00
Les "Sortilèges" sont des contes de l'écrivain belge d'expression française Michel de Ghelderode (pseudonyme de Michel Martens, 1898 - 1962), publiés d'abord en 1941, puis en édition définitive en 1947 (préface de Franz Hellens). Le recueil comprend douze contes : " L'écrivain public ", " Le diable à Londres ", " Le jardin malade ", " L'amateur de reliques ", " Rhotomago ", " Sortilèges ", " Voler la mort ", " Nuestra Senora de la Soledad ", " Brouillard ", " Un crépuscule ", " Tu fus pendu ", " L'odeur de sapin ".
L'inavouable joie de la mort vécue ; l'intolérable volupté du cri et de l'amour se consumant lui-même au seuil de la prostitution, du mal, de l'horreur ; l'évocation des fantômes ressuscitant des plus effroyables ténèbres un spectacle universel, un théâtre spectral ; l'imperfection des sens et leur dépassement ; la joie presque mystique du non-respect des interdits ; la défense dans son obscénité " violette ", de la solitude ; tels sont quelques-uns des thèmes majeurs obsessionnels- de ces contes. Il y a lieu d'insister sur le rôle prédominant qu'a joué l'odeur dans l'imagerie de Ghelderode. En effet, l' odeur semble le médiateur entre l'homme et la mort. L'auteur n'hésite pas à l'écrire dans le conte intitulé " Sortilèges " : " J'eus la vision qu'au commencement, le monde, avant de surgir de l'informe, avait dû être une mer puissamment odorante " -et dans la première édition, l'auteur écrivait même : " avait été une odeur, rien d'autre ".
Dans l'un des contes les plus représentatifs de la manière de cet ouvrage, " Le jardin malade ", la Mort, pour exercer ses maléfices , prend les traits d'un effroyable chat appelé Tétanos, " à la tête plate presque d'un serpent, trouée de prunelles sanguinolentes par instant dilatées, puis s'éteignant dans une sanie blanche ". Avec son chien Milord, le conteur s'installe dans un vieil hôtel de maître, immense, arrivé à totale déchéance et promis à la démolition, flanqué d'un jardin inculte et indéchiffrable qu'habitent de mystérieuses bêtes maléfiques. Il y découvrira l'existence d'une petite fille, Ode ou Oda, créature effroyable, et d'une dame, la dame en gris, qui paraît être la garde-malade de l'enfant disgraciée. Puis, le drame prend corps. La petite fille descend dans le jardin malade et se lie avec le chien. Sous le regard de Tétanos qui les espionne, tous deux s'égarent dans le jardin maudit, menaçant, parcouru des signes de la mort et des prunelles du cauchemar. Dans un combat démoniaque, Milord sauve la fillette du chat en lui brisant les reins. C'est alors une plainte démente dans le silence nocturne : elle vient de plus bas que soi, de plus loin que le monde. Tétanos est revenu agoniser dans quelque coin de l'hôtel pour tourmenter ses hôtes. Puis, le démon poussant un râle interminable qui s'achèvera avec la mort de Milord, le silence retombe sépulcral.
Michel de Ghelderode demeure le spectateur inquiet " aux dents serrées et portant l'interrogation inscrite dans la peau de son front ". Ces contes sont réels, et leur puissance d'envoûtement tient plus à un certain art de ne pas dire ou de ne pas tout dire, qu'à celui de narrer méticuleusement avec le souci d'une vérité constante, un événement banal -un fait divers- se déroulant dans un lieu, un décor extraordinaire.
Auteur de quatre-vingts pièces, d’une centaine de contes et de poèmes, Michel de Ghelderode (Bruxelles, 1898-1962) a connu un immense succès auprès du public avec La Balade du Grand Macabre, Mademoiselle Jaïre et Barabbas. Ses pièces triomphent à Paris dans les années 1947-1953 et Ghelderode meurt au moment où l’Académie suédoise avait décidé de lui décerner le prix Nobel.
" C'est dans ce cabaret sonore et enfumé que la Mort entra, un jour... Il y eut un souffle polaire qui m'enveloppa, comme le vent d'une aile. Je me trouvai mal à l'aise, soudainement, pris de frissons et de vertige. Voyant toute chose en noir et blanc, j'eus un besoin d'air frais, et je sortis vacillant dans un silence subit, refusant l'aide de Léonard, qui devait me croire ivre. A la rue, je sentis le trottoir se dérober sous mes pas et j'allais m'effondrer, lorsque je fus redressé par une poigne solide. " A travers les douze contes, curieux et sombres, qui composent ce recueil, Michel de Ghelderode recrée l'univers de ses pièces de théâtre ; on y retrouve ce même esprit, cette même couleur. Avec un sens poétique indéniable, il aborde les thèmes qui lui sont chers : obsession de la mort et hantises métaphysiques, et mêlant l'imagination, la fantaisie et le rêve, il mène le lecteur dans les tréfonds des ténèbres, là où se trouvent fantômes, masques grimaçants et autres monstres..
Dramaturge et romancier belge d'expression française (Ixelles-Bruxelles 1898-Bruxelles 1962).
Michel de Ghelderode est issu d'une famille bourgeoise avec laquelle il entre rapidement en conflit. Après des études classiques à Bruxelles, il décide d'entrer au conservatoire de musique, mais en sort deux ans plus tard pour devenir précepteur. C'est alors qu'il se met à écrire. Il débute par des contes (l'Histoire comique de Keizer Karel, 1923) et des poèmes dramatiques (le Cavalier bizarre, 1920). En 1928, sa première pièce importante, composée trois ans auparavant, est montée : la Mort du docteur Faust, tragédie en trois épisodes. Il est dès lors au cœur de la vie culturelle bruxelloise. De 1925 à 1932, il est le dramaturge attitré du Théâtre populaire flamand.
Michel De Ghelderode compose une œuvre originale et dynamique, qui mêle l'histoire flamande à celle de l'Espagne du Siècle d'or et à l'Angleterre élisabéthaine. S'inspirant des grandes légendes médiévales et du théâtre élisabéthain, il est l'auteur d'une œuvre magique et infernale où le crime et le rire, la terreur, la kermesse, la paillardise et le mysticisme alternent frénétiquement. On y retrouve également l'influence de l'expressionnisme allemand, en particulier de Strindberg et d'Ensor, ainsi que celle du peintre Jérome Bosch. Par leur truculence et leur vitalité, les pièces de De Ghelderode s'apparentent à la fois aux fabliaux du Moyen Âge et à la peinture flamande : Hop Signor ! (1942), Fastes d'enfer (1949), Escurial (1948), Magie rouge (1951), Mademoiselle Jaïre (1953), la Farce des ténébreux (1952).
Michel de Ghelderode, pseudonyme d'Adémar Adolphe Louis Martens, est un auteur dramatique, chroniqueur et épistolierbelge d'origine flamande et d'expression française. Il est né à Ixelles le et mort à Schaerbeek le . Il a écrit plus de soixante pièces de théâtre, une centaine de contes, de nombreux articles sur l'art et le folklore. Également auteur d'une impressionnante correspondance de plus de 20 000 lettres, il est le créateur d'un univers fantastique et inquiétant, souvent macabre, grotesque et cruel.
Adémar Martens naît à Ixelles le , au numéro 71 de la rue de l'Arbre Bénit. Il est issu d'une famille flamande1 de Bruxelles. Les Martens étaient déjà établis à Waarschoot au milieu du XVIIIe siècle, et tous les ancêtres d'Adémar pour le côté paternel, ayant pour noms Paesbrugge, De Rijcke, Van Laere, etc., sont issus des villages de Waarschoot, Zomergem, Hansbeke, etc. Les ancêtres du côté maternel, ayant pour noms Rans, Dejongh, van Calsteren, Van Meerbeek, etc., sont issus de Louvain et des villages d'alentour Herent, Pellenberg, Wezemaal, Rotselaar, etc.
Les parents d'Adémar s'établirent à Bruxelles. Il fait toutes ses études en français, dans un but de promotion sociale. De son père, employé aux Archives du Royaume, il hérite du goût pour l'histoire, en particulier pour les époques du Moyen Âge, de la Renaissance et de l'Inquisition. De sa mère, il retient les légendes et histoires des petites gens racontées au coin du feu. Élevé dans un collège catholique de Bruxelles, l'Institut Saint-Louis, il vit dans une ambiance religieuse qui le terrifie et, lorsqu'il perd la foi à l'adolescence, il continue à croire aux puissances du mal.
De son éducation religieuse, il retient les aspects rituels et magiques, théâtraux etc., qui continueront à nourrir son œuvre et à le fasciner. Son père l'emmène à l'opéra, au théâtre de marionnettes, le théâtre royal de Toone (à la défense duquel il participera plus tard et pour lequel il écrira plusieurs pièces), il passe du temps aussi à parcourir la foire du Midi. Les fastes de l'opéra, le caractère populaire des marionnettes et de la foire seront, avec l'Histoire, des sources d'inspiration.
Il effectue son service militaire de 1919 à 1921. Il épouse civilement, à Schaerbeek en 1924, Jeanne-Françoise Gérard (Schaerbeek 1894 - Ixelles 1980), fille de Joseph et de Marie Catherine Artois. Il avait rencontré sa future épouse dans une librairie où il a travaillé comme commis.
Ghelderode fonctionnaire et journaliste
L'auteur entre le à l'Administration communale de Schaerbeek, où sont également employés deux frères de sa fiancée. Il y reste jusqu'en , où il est relevé de ses fonctions par procédure disciplinaire, suite à sa conduite durant l'occupation allemande. Il est en effet accusé par le Conseil communal d'avoir servi la propagande nazie en collaborant durant la guerre à Radio Bruxelles. Il lui faut attendre le pour que sa situation soit réglée par arrêté royal. Il s'en tire avec une peine disciplinaire de trois mois de suspension sans traitement, mais il ne reprend pas son poste à l'administration, dont il est pensionné pour cause de maladie.
Ghelderode dramaturge et conteur
Ses premières pièces, écrites en français, sont jouées tout d'abord en traduction flamande par le Vlaamsche Volkstooneel, une compagnie à la fois populaire et d'avant-garde, avant qu'elles ne connaissent après la guerre un succès tel à Paris qu'on parle de Ghelderodite aiguë. Elles seront ensuite supplantées par celles de Beckett ou de Ionesco.
Ghelderode situe son théâtre dans les traditions théâtrales hispaniques et anglo-saxonnes des époques de la pré-Renaissance et de la Renaissance ; il insiste sur la rupture qu’il tient à marquer avec le théâtre français classique ou contemporain. Auteur profondément baroque, sensible à l'art flamand et aux influences bouffonnes tenant parfois de la pantomime, de la marionnette et de la mascarade, il développe l'idée, précédemment théorisée par le dramaturge Antonin Artaud dans son livre Le Théâtre et son double, d'un théâtre de la cruauté : Ghelderode en fait le thème central d'une pièce en un acte, L'École des bouffons, écrite en 1942, et il utilise ce thème dans nombre de ses pièces comme Escurial, Barabbas, La Farce des ténébreux, Hop Signor !, La Balade du Grand Macabre…
1943 est une année favorable et prolifique pour Ghelderode qui, rompant les liens qu’il avait établis avec l’Ordre nouveau, se voit éditer par La Renaissance du livre, maison d'édition qui, bien qu’elle ne contienne aux yeux de l’auteur que des « travaux mineurs choisis par Wilmotte qui n’aimait pas le caractère flamand de son art », lui confère tout de même ses premières lettres de noblesse grâce à une préface de Franz Hellens. C’est aussi la période de ses derniers chefs-d’œuvre théâtraux, L’École des bouffons et Le soleil se couche, pièces testamentaires, témoins de la puissance artistique et esthétique de Ghelderode qui met en exergue les personnages de Charles Quint et de Philippe II, à travers les mythes du xvie siècle, sur fond de morts et de cérémonies funéraires. À cette époque, Ghelderode est marqué par des problèmes de santé et, pour Le soleil se couche, par la décrépitude et la mort de son père qui survient le .
Fin de vie
En , Ghelderode, sans emploi depuis son départ forcé de l'administration communale, cinq ans plus tôt, sollicite le poste de conservateur du musée Wiertz, vacant depuis la mort, ce même mois, du poète Valère Gille. Le ministre de l'Instruction Publique ne le lui accorde pas.
Michel de Ghelderode fait montre, tout au long de sa carrière, d'une tendance à mettre en scène sa propre existence. Il s'est ainsi inventé une généalogie prestigieuse et un nom de plume, a déformé des épisodes de sa biographie (il a par exemple exagéré la teneur de sa relation avec Georges Eekhoud, dont il se fait a posteriori un maitre en écriture, et celle de son service militaire, de manière à se prétendre grand voyageur)…
La première occurrence du pseudonyme Michel de Ghelderode a été relevée dans l'édition de Mercredi-Bourse du , où l'auteur est présenté sous ce nom en qualité de conférencier. Dix ans plus tard, il décide d'officialiser ce changement de patronyme et en fait la demande au ministère de la Justice. Il essuie un premier refus le , mais sa requête est finalement accordée par arrêté royal du . Il devient alors Adémar de Ghelderode aux registres de l'état-civil, le prénom Michel n'ayant cours que pour ses amis et ses lecteurs2
À partir de 1940, il réside au numéro 71 de la rue Lefrancq à Schaerbeeknote 1. C'est à ce domicile qu'il constitue à partir de 1954 une collection d'objets rares et étranges, qui fait une grande impression sur les journalistes qui y sont reçus et contribue beaucoup à sa réputation d'excentrique.
En , à Ostende, Ghelderode enregistre une série d'entretiens pour le Club d'essai de la Radiodiffusion télévision française. Publiés en 1956 sous le titre Les Entretiens d'Ostende, ils ont un temps constitué une source de première importance pour la connaissance de l'auteur et de son œuvre. Des critiques ont cependant prouvé que ce dernier y énonce des contrevérités biographiques, et l'étude de sa correspondance avec son éditeur montre que Ghelderode a entièrement réécrit nombre de ses réponses, au détriment de leur caractère spontané et de leur valeur documentaire. Si ces entretiens constituent une source de premier plan dans l'étude de la personnalité de Ghelderode, on considère désormais la véracité de leur contenu comme sujette à caution3.
Ouvrages
Les dates mentionnées sont celles de la rédaction des œuvres.
« Ghelderode, c'est le diamant qui ferme le collier de poètes que la Belgique porte autour du cou. Ce diamant noir jette des feux cruels et nobles. Ils ne blessent que les petites âmes. Ils éblouissent les autres. »
« Avant Ghelderode, la scène était devenue tribune politique, chaire sorbonnante pour dialecticiens, vitrine aux mains de décorateurs, laboratoire pour faux psychiatres, mais les poètes l'avaient désertée. »